« L’audio est un faux. C’est facile à comprendre que c’est de l’intelligence artificielle », dit un député de la majorité. L’enregistrement audio attribué à Victor Nsuami Mpaka, président de l’organe délibérant, s’est propagé comme une traînée de poudre d’abord sur les forums WhatsApp et ensuite sur d’autres canaux des réseaux sociaux. Entre manipulation technologique et récupération politique, cet incident révèle l’ampleur du défi que représente désormais l’IA dans la crise politique au Kongo Central.
Depuis un temps, les forums WhatsApp sont devenus de véritables agoras numériques dans la province. L’audio, d’une clarté déconcertante, met en scène la voix du Speaker de l’Assemblée provinciale. On y entend l’élu de l’UDPS exhorter ses collègues à voter le moratoire sur instruction du Chef de l’État dès la session de mars, sous peine de voir l’institution fermée.
Contenu cité de l’audio : « Chers collègues, je vous exhorte à la prise de conscience. La situation politique de notre province met l’Assemblée provinciale dans une mauvaise posture chaque vendredi en Conseil des ministres. Moi, je suis de l’UDPS, je ne saurais plus être en porte-à-faux avec les institutions de ma hiérarchie. Nous sommes obligés de voter le moratoire dès la première plénière de la session de mars. Le Chef de l’État a instruit et je suis obligé de m’incliner. Si nous continuons à nous y opposer, on va fermer l’Assemblée. » [fin de citation]
Des indices de falsification
À première vue, le message semble crédible. Mais après vérification auprès des proches du président, le doute s’est vite installé. Ces derniers se sont interrogés : à quelle occasion ces propos auraient-ils été tenus, alors que l’hémicycle est vide en cette période de vacances ? À cet effet, Kongo Média a pu contacter quelques députés de la nouvelle majorité (dont fait partie le président) et ceux, minoritaires, qui soutiennent le Gouverneur de province. De part et d’autre, ils confirment que l’audio est un « FAUX ». Selon plusieurs sources, il s’agirait d’un montage sophistiqué utilisant probablement des outils de l’intelligence artificielle pour cloner la voix du Speaker ou, au minimum, d’un détournement malveillant de propos tenus dans un autre contexte.
D’après nos recherches, les manipulateurs semblent s’être inspirés d’une intervention réelle datant du 11 novembre dernier. Ce jour-là, Victor Nsuami Mpaka, revenant de Kinshasa, avait effectivement rassuré ses collègues sur la collaboration la hiérarchie basée dans la capitale congolaise. « Nous (bureau) ne sommes pas en train d’aller à contre-courant avec les autorités de Kinshasa et surtout que le VPM de l’Intérieur m’a dit que c’est seulement sa bouche qui parle mais ce qu’il dit vient du Chef de l’État. Je pense que tous, nous devons obéir aux instructions du Chef de l’État […] Le VPM nous a demandé si nous avons bien compris la quintessence de sa communication. Le VPM a insisté qu’il ne faut pas introduire des motions fantaisistes. Et si ces motions ne suivent pas les procédures normales, elles risquent de déclencher une crise, tout en sachant que le Kongo Central est une province à laquelle le Chef de l’État tient beaucoup », disait-il. Les faussaires ont utilisé cette base de loyauté institutionnelle pour construire un récit de menace et de soumission forcée afin de fragiliser la posture politique du président de l’Assemblée face à ses pairs et à l’opinion publique.
De la réalité au Deepfake : l’urgence de la vigilance
À l’heure actuelle des nouvelles technologies et de l’information, le Kongo Central se trouve à la croisée des chemins. Si la technologie permet aujourd’hui de cloner une voix avec une fidélité troublante, la seule arme efficace reste l’esprit critique et le recoupement systématique de l’information. Cette affaire ne doit pas être traitée comme un simple fait divers politique, mais comme un avertissement. Dans l’ère de l’intelligence artificielle générative, l’émotion suscitée par un message vocal ne doit plus jamais l’emporter sur la vérification des faits. Il en va de la survie de la sérénité démocratique dans les institutions provinciales.
Pour mieux comprendre comment cette désinformation a pu être construite, il faut retracer le processus de ce « Deepfake » audio. Premièrement, la vérification de la temporalité. Dans ce cas précis, les députés sont en vacances. Une déclaration officielle « à chaud » dans un hémicycle vide est techniquement impossible. De même, le ton utilisé avec micros et haut-parleurs dans une réunion secrète semble politiquement “improbable”. En deuxième lieu, c’est l’analyse de la source. L’analyse de Kongo Média démontre que l’audio provient d’un transfert anonyme. Le fait que le message soit marqué « transféré de nombreuses fois » est souvent un signal d’alerte.
En dernier lieu, c’est la comparaison avec les archives. Ici, il est clairement démontré que durant la session de septembre, close le 30 décembre 2025, le président n’a abordé publiquement la position du bureau sur le moratoire qu’une seule fois, cfr plénière du 11 novembre consacrée à l’audition du rapport de la commission spéciale et temporaire chargée d’enquêter sur les incidents survenus le 6 octobre 2025 à l’Assemblée provinciale du Kongo Central. Le dernier membre du bureau à avoir abordé cette question est le rapporteur Billy N’tunga qui, le lundi 29 décembre après une plénière avortée faute de quorum, s’était exprimé car la nouvelle majorité était accusée de tenir une réunion parallèle sur le sujet dans un hôtel de la place.
L’utilisation de l’IA pour imiter la voix de personnalités politiques vient renforcer l’incertitude dans une province où la tension entre les deux institutions est parfois palpable. De telles « fake news » peuvent provoquer ou attiser des crises institutionnelles réelles basées sur des faits imaginaires. Alors que le débat gagne du terrain, la vigilance est de mise. Tout reste à croire que la session mars prochaine s’annonce très épique.




